par Paul Quilès,
signataire de l’appel de Gauche Avenir
Promis, on va réfléchir, on va poser les
problèmes de fond, on va analyser lucidement la situation, on va tout se dire. Promis, on va organiser des colloques, des conventions, des congrès, des assises. Promis, on ne va plus dire de mal
des amis. Promis, on n’a aucune ambition personnelle.
Cette litanie ressemble à un air connu. Après chaque défaite, les partis de gauche recommencent ainsi, avec les mêmes
formules magiques, les mêmes incantations, les mêmes promesses de faire « nouveau », « différent », « moderne », « sans tabou ».
Eh bien, je pense qu’on ne peut pas, cette fois-ci, faire comme d’habitude, une sorte de « business as usual »,
comme disent les Anglo- saxons. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’échec de 2007 marque la fin d’un cycle, celui des alliances circonstancielles entre des partis représentant des
sensibilités de gauche éclatées. Cet échec électoral, réplique de celui de 2002, consacre également la victoire idéologique de la droite, qui, selon le concept gramscien, a réussi à imposer son
« hégémonie culturelle ».
Le défi pour la gauche est donc de taille, d’autant plus que l’élection présidentielle est devenue –sans que la gauche le
conteste vraiment- l’alpha et l’oméga de la vie politique, polarisée plus que jamais autour de la désignation du monarque qui va « guider » la France pendant 5 ans. Dans ce contexte,
l’offre politique de la gauche à la société française, confrontée par ailleurs à un monde qui évolue à une vitesse fulgurante, ne peut plus se contenter d’approximations, de
« copié-collé », d’improvisations, d’hommes ou de femmes providentiels.
A cet égard, l’exemple de la seule* élection présidentielle gagnée par la gauche, celle de 1981,
ne doit pas être utilisé en valorisant de façon exclusive le rôle –certes important- de François Mitterrand…encore qu’il est assez drôle de se souvenir des propos peu amènes à son égard tenus
quelques mois avant son élection par ceux là même qui l’encensèrent ensuite! La véritable clé de cette victoire historique de la gauche, c’est bien la stratégie cohérente (une ligne, un
langage, une perspective) voulue et suivie, contre vents et marées, par le PS et son 1er secrétaire, devenu candidat.
Certains sont à l’évidence tentés de proposer la même recette. Seulement voilà, outre le fait que le successeur de Mitterrand
n’est pas encore là, la donne politique a considérablement changé : chute du Mur de Berlin, avec ses conséquences sur le mouvement communiste, mondialisation accélérée faisant apparaître de
nouvelles attentes, société française de plus en plus éclatée, éparpillement de la gauche qui n’est plus structurée par 2 grands partis….Le succès de la gauche au 2ème tour de
l’élection de 2012 ne peut être espéré que si ces éléments sont pris en compte dans la définition de la nouvelle stratégie de la gauche.
Où doit se préparer cette stratégie ? Dans les partis bien sûr, dont le rôle structurant est évident, mais pas uniquement. On voit bien que les divergences, les désaccords et
parfois les divisions se situent à l’intérieur même des organisations, comme dans tout l’électorat de gauche d’ailleurs. Dés lors, son élaboration doit être plus large et passer par une véritable
mise en mouvement de l’opinion. C’est là, sous des formes appropriées –ainsi que le propose Gauche Avenir- que doit s’engager le débat préalable à tout rassemblement.
Pour que la gauche incarne à nouveau l’avenir, elle doit reprendre l’offensive et clarifier le sens de ses idéaux d’émancipation. Elle ne doit pas hésiter à redéfinir les principes
–le progrès, la justice, la laïcité, la solidarité…- dans lesquels se reconnaissent les hommes et les femmes de gauche, qui ne peuvent se contenter de vœux pieux et slogans vides de sens. Face à
une véritable régression du débat politique, il faut faire le pari de la culture et de la pensée exigeante et cultiver la rigueur conceptuelle et la netteté dans la formulation des alternatives à
la loi totalitaire du marché. Il faut cesser de justifier l’abandon des principes au nom de la culture de gouvernement, ce qui réhabilitera l’image de la politique. Il faut contester les pseudo
fatalités qui pèseraient désormais sur la vie économique et sociale. C’est à ce prix que l’on retrouvera le chemin des espérances collectives et que l’on préparera le renouveau de la
gauche.
Je préfère ce mot de « renouveau » à ceux, empruntés au langage du BTP et si souvent utilisés actuellement, de « reconstruction », « refondation »,
« rénovation », « chantier ». Mais, s’il faut prolonger la métaphore et s’interroger sur la meilleure façon de remettre en état la maison ou, pourquoi pas, de construire
une maison commune, alors, allons jusqu’au bout : c’est d’architectes et non de maçons dont nous avons besoin aujourd’hui. Je ne peux m’empêcher à ce propos de penser à la fameuse phrase de
Marx, qui donna à F. Mitterrand l’idée du titre d’un de ses livres**: « L’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un
architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la
ruche. »
Comment devenir les architectes du renouveau de la gauche ? Tel est l’enjeu de la période pour tous ceux,
nombreux, qui pensent que la situation de nos concitoyens et de tant d’hommes et de femmes sur notre planète exige de profonds changements et l’émergence d’un monde meilleur. Autant de raisons de
surmonter les divisions et de trouver dans les profondeurs de la gauche française les raisons d’espérer et la force de réaliser cette tâche exaltante de « construction
collective ».
* Le scrutin de 1988 a un caractère différent, compte tenu qu’il s’agissait d’une réélection.
** « L’abeille et l’architecte »