Il fut un temps, pas si lointain, où l’on utilisait abondamment les expressions comportant le qualificatif de
« nouveau » : nouvelles technologies, nouvelle démocratie, nouvelle droite, nouvelle cuisine et même…nouveaux pauvres.
Eh bien, je suggère que l’on parle aujourd’hui de « nouvelle démagogie » pour décrire ce que nous vivons en France
depuis quelques mois. Reconnaissons au Président de la République le mérite d’avoir annoncé la couleur avant son élection en donnant des signes et même des indications fortes sur son comportement
à venir. La liste en est longue : présence médiatique permanente, mise en scène de sa vie privée, hyper réactivité devant tout évènement ou fait divers suscitant l’intérêt ou l’émotion du
public, langage direct et parfois brutal, annonce de solutions immédiates à tous les problèmes de société, même les plus complexes, emprunt aux thèmes et aux références de l’adversaire……..
Certes, par rapport à la démagogie « ancienne », il n’y a rien de bien nouveau dans les techniques et les ressorts
de la machine qu’a mise en route Nicolas Sarkozy depuis le 6 mai. Les ingrédients sont toujours les mêmes : il faut plaire au plus grand nombre dans l’instant, en feignant de répondre à une
attente impatiente, en parlant simple et direct, en fustigeant les « méchants », en faisant croire que tout problème est susceptible de se régler par des solutions rapides et
simples.
Que le président veuille porter une attention forte à la vie quotidienne des Français n’est pas choquant en soi. Ce qui est
grave –et c’est là que se situe la démagogie- c’est de donner le sentiment que la politique se réduit à une succession de réactions de compassion et de réponses à l’emporte pièce pour tous les
sujets qui traversent l’actualité.
On a vu, avec les récents drames liés à des affaires de délinquance sexuelle, comment le choix de répondre dans l’instant à l’émotivité
médiatique pouvait conduire à annoncer des mesures législatives inadaptées et même dangereuses, comme cette idée saugrenue de créer des hôpitaux fermés pour délinquants sexuels après la
prison.
Nicolas Sarkozy, qui a cru habile de se réclamer de Jaurès (cité 32 fois dans son discours de Toulouse le 12 avril
dernier !), devrait se souvenir qu’il se battait pour une justice plus humaine, qui ne soit pas seulement répressive, mais aussi éducative. A cette époque aussi, il fallait convaincre et ce
n’était pas facile, mais Jaurès estimait qu’il fallait parfois savoir « dépenser sa popularité » en allant à contre-courant de l’opinion, de la mode, « ne pas subir la
loi du mensonge triomphant qui passe »
La démarche du président, qu’il est difficile de ne pas qualifier de démagogique, conduit naturellement à ne pas traiter les
dossiers délicats sereinement et en profondeur.
Elle abuse les citoyens, en leur faisant croire, avec l’aide de médias hypnotisés par « tant d’efficacité », que le
pays est dirigé d’une main ferme et compétente.
Elle relègue le premier ministre et son gouvernement dans des rôles de figurants et c’est ici que se situe précisément le
caractère «nouveau» de cette démagogie. En effet, les institutions de la République sont détournées et, fait surprenant, peu de voix s’élèvent pour dénoncer l’instauration de cette véritable
monarchie, élective peut-être, mais monarchie quand même, puisque le président, contrairement au premier ministre, n’est en rien responsable devant le Parlement. C’est lui qui oriente, qui
décide, qui parle, sans avoir de compte à rendre à quiconque.
Il est regrettable que cette dérive de nos institutions -qui n’est malheureusement pas récente- ait été accentuée par la décision prise en
2000 (que j’ai été un peu seul à critiquer à l’époque !) d’instaurer à la fois le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. L’élection du président de la République est devenue
l’évènement qui écrase l’ensemble de la vie politique française. Malgré les promesses récurrentes de réformes destinées à « accroître les droits du Parlement », celui-ci, déjà très
affaibli depuis le début de la Vème République, n’est pas près de jouer sérieusement le triple rôle qui devrait être le sien : orienter la politique du gouvernement, le contrôler, légiférer.
Loin d’une assemblée qui ferait entendre « la voix de la France », on continuera très probablement, comme le dit J.F.Kahn, à voir les députés remplir «consciencieusement et
tristement la case que l’Etat assigne à l’expression chronométrée de la fureur légale ».