Réponses de Paul Quilès aux questions du Monde.fr
publié sous le titre: "L'Alliance atlantique ne saurait se substituer à l'ONU"
1- Lors du
sommet de l’Otan de Strasbourg-Kehl, les Alliés souhaitent redéfinir leur concept stratégique, ce qui n’a pas été fait depuis 10 ans. Que pensez-vous de cette redéfinition ? N’est-elle que
symbolique, pour le 60e anniversaire, ou d’une grande importance ?
Elle n’a rien de symbolique, dans la mesure où elle a pour objet de décrire une vision partagée des menaces qui peuvent affecter les Alliés et d’en déduire des missions ainsi que les moyens
militaires correspondants.
Le dernier concept stratégique, adopté lors du sommet de Washington en 1999, a voulu tirer les leçons des guerres balkaniques, au moment même où débutait l’opération aérienne de l’Otan au Kosovo. Il a traduit une inflexion dans les missions de l’Alliance, les opérations extérieures prenant de plus en plus d’importance au détriment des missions de l’article V.
La place prise par la lutte contre le terrorisme à la suite de l’attentat du 11 septembre justifie sans doute une réflexion sur la contribution de l’OTAN à cette lutte. Par ailleurs, certains Etats-membres mettent en avant de nouvelles menaces plus diffuses, comme la sécurité de l’approvisionnement en énergie. Il va falloir veiller à ce que le nouveau concept stratégique précise clairement que l’OTAN est exclusivement une alliance militaire défensive. Elle ne saurait devenir une organisation de sécurité à compétences universelles, civiles et militaires.
2- Deux dossiers majeurs
devraient être évoqués lors du sommet : Afghanistan et Russie. Comment peuvent évoluer ces dossiers ? A court et moyen terme ? Quels sont les enjeux de ces deux dossiers
?
Les pays d’Europe centrale et orientale ont adhéré à l’Otan pour bénéficier de la clause d’assistance mutuelle de l’article V, face à ce qu’ils considéraient comme une résurgence de la
menace russe. Ils ont été confortés dans leur analyse par les récentes crises (différend ukraino-russe sur le prix du gaz, conflit russo-géorgien). Si leurs préoccupations doivent être
entendues, il ne saurait être question, pour les membres plus anciens de l’Alliance, de revenir à une nouvelle guerre froide. La Russie est en effet un
partenaire stratégique parfois incontournable (pression sur les Iraniens, afin qu’ils abandonnent leur programme nucléaire, voies logistiques vers l’Afghanistan). Le partenariat avec la
Russie s’impose également dans le domaine économique (énergie).
S’agissant de l’Afghanistan, le Président Obama vient de rendre publique sa nouvelle stratégie, intéressante par certains aspects, mais qui fait la preuve, s’il était besoin, de l’échec de la politique suivie jusqu’ici. Ce revirement de la politique américaine, aussitôt approuvé par l’ensemble des Européens, prouve bien la faible autonomie de l’OTAN en matière de définition stratégique. Elle pose aussi la question de savoir quel peut bien être le rôle de cette organisation à une telle distance de la zone du Traité de l’Atlantique nord, dans une région instable et réticente aux présences militaires étrangères. En outre, la solution de cette crise très complexe relève plus de politiques civiles que de l’action militaire, comme le Président Obama vient d’ailleurs de le souligner.
3- La réintégration complète de
la France dans l'OTAN doit être entérinée pendant le sommet. Permettra-t-elle à la France d'infléchir le concept stratégique en préparation, la nature des missions de l'Alliance, les pays que
l'OTAN intégrera à l'avenir ? Si oui : quelles missions pour l'Alliance selon la France ?
L’élaboration d’un nouveau concept stratégique résultera d’une négociation politique au sein du Conseil atlantique. L’influence des différents Alliés dans cette négociation est
indépendante de leur position dans les structures militaires intégrées.
S’agissant
des missions de l’Alliance, deux principes doivent prévaloir :
- en premier lieu, l’OTAN est une organisation de solidarité militaire destinée à garantir la sécurité des pays qui en sont membres contre une agression non provoquée. Même si cette
sécurité peut à l’occasion exiger des missions militaires lointaines (Afghanistan), l’extension de facto du champ d’action de l’OTAN ne doit être
qu’exceptionnelle, limitée dans le temps et subordonnée à un mandat de l’ONU.
- en second lieu, l’OTAN ne doit pas, au prétexte de sécurité, chercher à concurrencer des organisations aux compétences essentiellement civiles. Chaque fois que des moyens civils sont plus
adaptés et efficaces pour la gestion des crises, l’OTAN doit s’effacer au profit d’autres organisations comme l’ONU ou l’Union européenne.
4- Estimez-vous que la
PESD sera renforcée à l’issue du sommet ? Quels autres moyens de la promouvoir envisagez-vous ?
L’avenir de la PESD doit se décider au sein de l’Union européenne et non à l’OTAN. Sauf à priver la PESD de sa signification politique profonde, elle ne saurait se limiter à
la sous‑traitance d’opérations modestes auxquelles les Américains ne souhaitent pas participer.
Il n’y aura
de véritable politique européenne de sécurité et de défense que le jour où les Européens sauront faire entendre collectivement leur voix après de Washington. L’Alliance pourrait
alors évoluer vers une association de deux partenaires égaux : les Etats-Unis d’une part et l’Europe d’autre part. Actuellement, ni les Américains ni la majorité des
Européens ne le souhaitent.
5- En 60 ans, l’OTAN est
passée de 12 à 26 membres ? Pensez vous que l’extension peut et va se poursuivre ? Pourquoi ?
Certaines adhésions à l’OTAN, comme celle de la Croatie, ne soulèvent pas de difficulté majeure. Par contre, l’adhésion d’autres pays de l’Ex-Yougoslavie comme la
Bosnie‑Herzégovine ou la Macédoine pourrait entraîner des tensions à caractère ethnique au sein même de l’Alliance, ce qui nuirait à sa cohésion et à son efficacité. Quant à
l’élargissement à la Géorgie et à l’Ukraine, il serait irresponsable, alors que des risques de conflit territorial subsistent. L’appartenance à l’OTAN implique en effet le droit
de demander aux Alliés une assistance militaire (article V). L’entrée de ces pays dans l’OTAN n’est envisageable que sur la base d’un accord de sécurité avec la Russie, pour que
cet élargissement n’apparaisse pas comme dirigé contre elle.
6- L’exemple afghan, mais
aussi celui de Bosnie, a montré la nécessité d’associer le militaire et le civil. Va-t-on vers une multiplication de ce type de missions ? L’Alliance est-elle adaptée
?
La raison d’être de l’Alliance est fondamentalement militaire. Les activités civiles de l’OTAN ne peuvent donc que rester marginales. Lorsque l’action militaire doit s’intégrer à
une stratégie plus vaste mettant également en œuvre des moyens civils, l’OTAN doit coopérer avec les organisations internationales à compétence civile et, en tout état de cause,
respecter l’autorité prééminente de l’ONU.
7- L’OTAN doit-elle
s’impliquer dans des types de missions globaux, tels que la lutte contre le terrorisme, la protection des intérêts énergétiques, etc ? L’organisation peut-elle être efficace dans ces domaines
?
L’OTAN a pour objet de garantir la sécurité militaire du territoire de ses membres. Sa mission est donc intrinsèquement liée à la défense d’une zone géographique limitée. Si elle
intervient en dehors de cette zone, c’est en principe uniquement pour combattre des menaces qui risquent d’affecter sérieusement la sécurité de ses membres. Il est d’ailleurs possible à cet égard
de s’interroger sur la pertinence de l’engagement de l’OTAN en Afghanistan.
L’OTAN ne
saurait en tout état de cause prétendre se substituer à l’ONU. Ce serait contraire au traité qui l’a instituée.
8- Y a-t-il une évolution
des valeurs de l’OTAN ? L’idée d’une Global Nato fait-elle encore sens ? Pourquoi ?
L’OTAN a une mission d’équilibre géopolitique, liée à la défense d’un territoire donné. Ce n’est pas une coalition idéologique se préparant à affronter, le cas échéant,
les adversaires des valeurs occidentales, comme le suggère le projet de « global NATO ».
L’OTAN ne
saurait être l’association des missionnaires armés de la démocratie, comme certains le préconisaient au sein de l’Administration Bush. La promotion de la démocratie est une tâche
patiente, politique qui incombe essentiellement aux peuples concernés. La situation de l’Irak et de l’Afghanistan illustre les dégâts d’une politique d’imposition de la démocratie de l’extérieur
par l’action militaire.
9- L’OTAN a-t-elle
finalement les moyens de s’adapter aux nouveaux défis qu’elle a identifiés ?
Il ne semble pas que l’OTAN souffre de faiblesse militaire. Ses membres réalisent environ les trois quarts des dépenses militaires mondiales. Elle joue trop souvent le
rôle d’une « courroie de transmission » des décisions américaines, en particulier parce que l’Europe ne parvient pas à définir collectivement une politique de défense qui
reflète ses intérêts spécifiques.
Si elle
rencontre des échecs en Afghanistan, c’est parce qu’une insurrection ne se combat pas principalement avec des moyens militaires. L’Afghanistan souffre d’un engagement trop
militaire et pas assez civil des pays qui y interviennent. Il aurait été plus efficace de limiter l’influence des « seigneurs de la guerre » locaux et de s’opposer à
temps à la reprise de la culture du pavot que d’augmenter sans cesse l’effectif des forces et de multiplier les bombardements souvent meurtriers pour les
populations civiles.