Intervention de Paul Quilès au
séminaire de l'ADAPES (22 janvier 2008) L’énergie et plus particulièrement le pétrole et le gaz ne sont pas des biens comme les autres. Ce sont tout à la fois :
- des matières premières vitales dont l’obtention conditionne notre mode de vie et notre niveau de vie,
- des biens dont la consommation sans limite a fini par mettre en péril notre planète malade du C02,
- des sources d’immenses richesses économiques et financières,
- des instruments de négociation,
- des attributs de la puissance.
On sait, à cet égard, que l’histoire de l’énergie est une histoire violente, ponctuée par les tensions entre les compagnies pétrolières ou gazières et les Etats, par les guerres économiques ou militaires entre les pays, par les crises ou les conflits territoriaux entre les populations. Les questions énergétiques font surgir des revendications territoriales, apparaître de nouveaux rapports de force, justifient des alliances ou des coopérations. Elles pèsent souvent d’un poids décisif dans la définition de l’ordre du monde.
Un simple retour sur l’actualité de ces dernières années démontre la place centrale occupée par cette question. On pense naturellement au Moyen Orient, à l’Irak, à l’Iran ; au Venezuela, à la Bolivie ; à plusieurs pays africains, objet de convoitises américaines ou chinoises. Plus proche de nous, il y a eu le conflit qui a opposé la Russie à l’Ukraine, puis celui entre la Russie et la Biélorussie, qui s’est conclu par un accord. Et pourtant, les conséquences ont été immédiates dans plusieurs Etats membres de l’Union Européenne -Allemagne, Pologne, Hongrie, Slovaquie,..- confrontés au risque d’une rupture d’approvisionnement après la décision de la Russie de fermer le robinet de l’oléoduc de Droujba.
On peut rappeler aussi ce qui s’est passé fin décembre 2006, à Lagos : l’explosion d’un oléoduc à la suite d’une tentative de vol de carburant par des populations voulant s’emparer de l’or noir, qui a fait plusieurs centaines de morts. Le Nigeria connaît de fréquentes pénuries de carburant qui résultent de mauvaises capacités de gestion et d’une forte corruption .Les actes de vandalisme se multiplient (plus de 2000 en cinq ans).
Il faut bien avoir conscience que la crise énergétique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui est d’un type nouveau. C’est avant tout une crise de la demande, qui remet sur le devant de la scène les relations entre Etats soucieux de réaffirmer leur souveraineté tant sur les ressources que sur la définition de leur politique énergétique. Cette crise est sans précédent, pour 3 raisons :
- elle est mondiale – tous les pays sont affectés –,
- elle est globale – nos modes de vie et notre environnement sont concernés –,
- elle est durable – car les mutations qu’elle entraîne ne se réaliseront que sur une longue période, qu’il s’agisse des investissements à réaliser pour moderniser la production ou le raffinage, des politiques de recherche, des comportements individuels, ou de la protection de l’environnement.
Pour cet ensemble de raisons, cette crise est porteuse de fortes tensions et de risques de conflits internationaux, qui conduisent naturellement à se demander : la guerre de l’énergie aura-t-elle lieu ?
C’est à cette question que la mission parlementaire que j’ai présidée s’est employée à répondre, pour conclure de façon étayée par la négative : la guerre de l’énergie n’aura pas lieu… à certaines conditions. Il n’existe en effet pas de fatalité énergétique, mais seulement deux camps : ceux qui se résignent et ceux qui croient au volontarisme politique.
Une chose est certaine : la situation telle que nous la connaissons aujourd’hui n’est plus tenable à terme.
- Tout d’abord, nous ne pourrons plus continuer à maintenir au même rythme la consommation mondiale de pétrole et encore moins répondre à une demande énergétique sans cesse croissante, si nous ne procédons pas à une diversification des sources d’énergie et à une amélioration importante de « l’efficacité énergétique »
Selon les experts de l’AIE, si la demande mondiale de pétrole augmente de 1,6 ou 1,7 % par an, le pic pétrolier qui correspond à la production maximum de pétrole serait atteint en… 2020. Actuellement, un Chinois consomme par an une tonne équivalent pétrole (TEP) contre 4 TEP pour un Européen et 8 TEP pour un Américain et 0,5 TEP pour un Africain. Si les Chinois étaient motorisés au même degré que les Européens, ils consommeraient 17 millions de barils par jour, soit la production du Moyen‑Orient – ce qui est impossible. L’AIE estime que la demande mondiale d’énergie devrait augmenter d’ici 2030 de 60%, cette progression provenant pour les 2/3 des pays émergents. En conséquence, avec une demande structurellement supérieure à l’offre, le moindre incident se répercute sur les prix.
- La fin de l’énergie à bon marché conduit, en second lieu, à un autre type de tension entre pays riches et pays pauvres.
Nous ne pouvons pas laisser s’accroître la fracture Nord/Sud, que la facture énergétique ne cesse d’aggraver. L’augmentation du prix du baril constitue une catastrophe économique pour les pays africains non producteurs de pétrole. L’envolée des prix du pétrole (+ 72%) de 2003 à 2005 a représenté pour les pays africains importateurs une perte de 3,5% du PIB sur cette même période. Cette hausse touche toujours plus durement les catégories les plus défavorisées, qui se retrouvent de ce fait privées d’accès aux énergies modernes : essence pour les transports, électricité pour les besoins de la vie quotidienne, etc. Sur le continent africain, la biomasse représente encore plus des 3/4 de l’énergie primaire consommée !
- Enfin, sur le plan mondial, la consommation effrénée des énergies fossiles a entraîné une augmentation des émissions de CO2 dans l’atmosphère, dont nous mesurons maintenant les conséquences désastreuses sur notre environnement.
Nous sommes donc contraints au changement, en même temps qu’il nous faut répondre à une triple interrogation :
1) Comment garantir, en préservant l’environnement, une sécurité énergétique qui assure le développement des pays émergents, le maintien de la croissance et du niveau de vie des pays développés, la garantie d’accès à l’énergie des Etats les plus pauvres ?
2) Comment cette sécurité énergétique peut-elle être obtenue dans un contexte international fortement concurrentiel et conflictuel, où chaque Etat ou groupe de pays poursuit ses objectifs propres ?
3) Comment concilier la mondialisation du marché de l’énergie ‑ mondialisation des investissements, mondialisation des transports et des voies d’accès, mondialisation des prix, etc. – avec la réaffirmation de la souveraineté des Etats, qui n’entendent pas renoncer à l’exercer sur ce secteur hautement stratégique ?
La mission d’information parlementaire a travaillé pendant près d’une année sur cette question analysée sous l’angle des relations internationales. Elle a étudié la situation de 7 grandes zones de la planète (Moyen Orient, Russie, Amérique du Sud, Asie, Afrique, Etats Unis, Europe) et elle a conclu de ses travaux que la question énergétique serait de plus en plus souvent à l’origine de tensions interétatiques ou interrégionales. Toutefois, la situation d’interdépendance dans laquelle se trouve l’ensemble des acteurs nus a amenés à penser que c’est la voie de la coopération qui sera privilégiée par les Etats, plutôt que la voie de la confrontation. Il s’agira pour les uns d’assurer la sécurisation de leur approvisionnement énergétique à un prix stabilisé, pour les autres d’assurer la garantie de leurs revenus et le financement de leurs investissements. On peut donc raisonnablement espérer que, si certaines conditions sont remplies, nous ne connaîtrons pas la guerre (ou des guerres ?) de l’énergie.
Le plan d’action proposé par la mission parlementaire vise à prévenir les risques de crises liées à l’énergie en construisant une « paix énergétique » fondée sur neuf propositions, dont voici les principales:
- Tout d’abord pour éviter les crises diplomatiques la mission a préconisé de tenir avant chaque réunion du G8 une conférence internationale sur l’énergie réunissant pays producteurs et pays consommateurs dont les conclusions seraient inscrites à l’ordre du jour du G8.
- Le passé récent a démontré par ailleurs la nécessité de conclure un pacte énergétique entre l’Union européenne et la Russie. Le dialogue énergétique engagé depuis 2000 entre l’Union européenne et la Russie n’a pas permis jusqu’à présent de parvenir à un accord équilibré garantissant d’une part la préservation de la sécurité énergétique européenne, d’autre part les besoins d’investissements russes évalués à 735 milliards de dollars d’ici 2030. Il est temps de discuter d’égal à égal et de cesser de considérer que l’Union européenne ne peut fixer les termes du débat.
- Actuellement l’Europe peine à se doter d’une politique énergétique crédible. Malgré les annonces faites il y a 6 mois, il serait illusoire de prétendre à une politique commune de l’énergie, c’est le commissaire européen à l’énergie lui-même qui le reconnaît ! Il faut au contraire s’engager dans la voie d’une coopération intergouvernementale et créer un « Schengen de l’énergie » sous la forme d’un pacte de convergence énergétique. Ouvert à tous les Etats membres, ce pacte viserait aussi à instaurer un mécanisme de solidarité en cas de rupture d’approvisionnement avec à terme la mise en commun de stocks stratégiques.
- Construire la « paix énergétique » ne peut pas se réduire à prévenir les conflits et à garantir la sécurité des approvisionnements. Il faut également réduire l’inégalité d’accès à l’énergie des pays les plus démunis. Aujourd’hui, en Afrique subsaharienne, moins de 20 % de la population bénéficie des sources modernes d’énergie et 1,6 milliard de personnes n’ont pas accès à l’électricité.
La question du « partage énergétique » est essentielle. C’est pour cela que la mission parlementaire a proposé la création d’un fonds pour l’accès à l’énergie et la diversification énergétique, en partie alimenté par une contribution de solidarité sur les carburants. Parallèlement, la création d’un fonds de stabilisation contre les chocs énergétiques, financé par les principaux bénéficiaires du marché de l’énergie que sont les Etats producteurs et les compagnies pétrolières viserait à alléger le poids de la facture pétrolière des Etats les plus pauvres. Celle-ci représente en effet 20 % du PIB de nombreux Etats africains contre 2 % pour les pays de l’OCDE non producteurs.
- La question climatique enfin. Le rapport de Nicholas Stern estime que les conséquences du réchauffement de la planète pourraient être « plus grandes que celles des deux guerres mondiales et de la crise de 1929 » ! Cette question sera abordée dans un prochain séminaire, mais je voudrais dire un mot sur le protocole de Kyoto, qu’il faudra reconsidérer à partir de 2012. On sait qu’il n’a pas été signé par les Etats-Unis et l’Australie notamment, et qu’il ne concerne pas les pays en développement tels que la Chine ou l’Inde. Aussi, malgré les efforts engagés par les pays signataires, les émissions de CO2 progressent inexorablement et dangereusement.
Il faudra donc élargir le processus de Kyoto aux principaux pays émetteurs de CO2. Les émissions de gaz carboniques dues à la Chine devraient dépasser avant 2010 celles des Etats-Unis. Il n’est donc plus possible de faire peser la contrainte écologique sur les seuls pays développés. Par exemple, le développement de la filière du charbon propre par la Chine devient un impératif vital pour le monde entier.
Il faudra probablement aussi revenir sur l’exclusion de fait par le protocole de Kyoto du recours à l’énergie nucléaire, alors que celle-ci contribuerait à une baisse significative des émissions de gaz à effet de serre et réduirait dans le même temps la dépendance des pays à l’égard des énergies fossiles. Mais ce « retour en grâce » du nucléaire pose la question de sa conciliation avec le principe de non prolifération. Il est donc impératif de définir les solutions permettant de satisfaire les besoins mondiaux en énergie sans s’exposer à ce risque de prolifération. Les Etats-Unis et la Russie ont fait des propositions qui visent à mettre en oeuvre une coopération internationale entre les pays maîtrisant l’ensemble du cycle du combustible et ceux qui pourraient en bénéficier sans disposer chez eux de la maîtrise de ces technologies. L’AIEA pour sa part réfléchit à la création d’une banque du combustible. Face à de telles initiatives la France ne peut rester muette et doit elle aussi énoncer sa propre proposition de consortiums internationaux.
Au total, la mise en œuvre de l’ensemble de ces actions constitue une entreprise qui demandera du temps avant de pouvoir observer une correction des tendances et une évolution significative des comportements. C’est là que réside la principale difficulté ; nous savons qu’à terme, d’ici 30 à 50 ans, la situation ne sera plus tenable, et c’est dès aujourd’hui que nous devons agir.
La crise que nous connaissons marque la fin d’une période d’inconscience généralisée, qui a duré près d’une vingtaine d’années, au cours desquelles la croissance non maîtrisée de la consommation d’énergie a entraîné des désordres climatiques et la dégradation accélérée de notre environnement.
Cette surconsommation énergétique à bas prix est allée de pair avec la mondialisation de l’économie et la libéralisation des échanges, sur laquelle s’est notamment fondé le décollage économique de puissances émergentes telles que la Chine, l’Inde ou le Brésil. Nous mesurons aujourd’hui le caractère insoutenable de ce rythme de consommation et d’exploitation des richesses énergétiques.
« L’humanité exploite intensivement depuis un siècle et demi des matières fossiles qui se sont constituées en 300 millions d’années…cette exploitation peut encore durer 150 ans, il est clair qu’une telle consommation n’est pas « soutenable » à long terme… Un changement sera nécessaire car, en d’autres termes, l’homme aura épuisé en 300 ans ce que la nature aura mis 300 millions d’années à produire ».
Au temps de l’insouciance succède désormais le temps des inquiétudes. Les Etats cherchent la sécurité énergétique, mais quel est le sens de cet objectif ? Que faut-il sécuriser : le niveau des approvisionnements, la garantie d’un accès au marché, la stabilité des prix, les réseaux de transports ? On voit à travers ces conceptions multiples que les pays producteurs n’ont pas les mêmes priorités ni les mêmes intérêts que les pays consommateurs qui, eux-mêmes, ne répondent pas de la même façon selon qu’ils sont riches ou pauvres, entièrement dépendants ou non de l’extérieur sur le plan énergétique.
Si chaque pays conserve sa propre définition de sa sécurité énergétique, il apparaît néanmoins clair qu’aucune solution n’est viable à long terme si elle ne tient pas compte de l’interdépendance de tous les acteurs. Jamais l’Europe, les Etats-Unis ou le Japon ne seront dans une situation d’indépendance énergétique. Il faut donc définir d’autres priorités et s’employer à réduire entre les Etats les risques de conflits, de tensions et d’instabilité liés à l’énergie. Energie et géopolitique sont intimement liées.
Le secteur de l’énergie, en raison de son caractère vital pour les économies, reste toujours marqué par l’exercice de la souveraineté des Etats. A cet égard, il est frappant de constater que les grandes compagnies multinationales, qui incarnent la mondialisation et l’effacement des Etats, ne sont pas, dans le domaine de l’énergie, les véritables maîtres du jeu. La toute puissance revient en fait aux compagnies nationales, preuve que les questions énergétiques relèvent bien des relations interétatiques.
De ce double enseignement -d’une part l’interdépendance des intérêts des Etats en matière d’énergie, d’autre part la nécessité de répondre de façon collective à la menace commune que constitue le changement climatique, on peut déduire qu’il est possible de prévenir les risques de conflits.
Cette conclusion optimiste ne se vérifiera que si les hommes et les Etats sont prêts à entreprendre les efforts nécessaires que j’ai décrits pour empêcher les affrontements.
Dans le passé, je crois qu’il n’y a jamais eu de guerre strictement et uniquement liée à l’accès et au contrôle des hydrocarbures (à part peut-être au Paraguay dans les années 30). Le pétrole –et maintenant le gaz- sont des paramètres, parfois importants, de nombreux conflits armés, mais les dimensions politiques, économiques, stratégiques ou idéologiques sont souvent déterminantes dans leur déclenchement.
Pour l’avenir, les craintes majeures concernent :
1- l’affrontement larvé entre les Etats-Unis et la Chine, en raison de leurs besoins considérables qui les poussent à se disputer les accès aux approvisionnements (Moyen Orient, Afrique…). La diplomatie et l’économie se mêlent ; les moyens financiers mis en œuvre, directement ou par compagnies interposées, sont considérables.
2- les difficultés de l’Europe vis-à-vis de la Russie, qui a tendance à préférer se tourner vers la Chine et les Etats-Unis…..alors que son marché principal est l’Union Européenne.
3- la déstabilisation du Moyen Orient :
Ø l’Irak, avec une guerre civile qui n’en finit pas
Ø l’Iran, qui n’hésite pas à évoquer l’arme pétrolière face aux sanctions liées au dossier nucléaire (essai de missiles dans le détroit d’Ormuz….qui contrôle 30% du commerce pétrolier mondial)
Ø l’Arabie Saoudite (25% des réserves mondiales de pétrole), dont le régime politique et social est incertain.
Il reste à espérer que les efforts nationaux et internationaux pour améliorer l’efficacité énergétique et diversifier les approvisionnements (par la recherche, l’investissement, l’évolution des modes de vie) permettront d’alléger les causes de tension, encore grandes, dans le domaine de l’énergie.
Il faudra du temps, de l’argent et de la volonté.